Ce qu'il faut savoir
- Hervé Le Tellier, lauréat du prix Goncourt 2020 pour « L'Anomalie », estime qu'un auteur qui recourt à l'IA n'est plus un auteur.
- Il refuse de prendre position sur l'affaire Thélyson Orélien, tout en jugeant certains aspects de la polémique « un peu nauséabonds ».
- Il avait lu le livre de Thélyson Orélien avant la polémique, sans le retenir parmi les vingt titres du « Prix Maison Rouge » qu'il présidait, pour des raisons littéraires.
- Il prédit l'arrivée de millions de livres générés par des IA, adaptés à chaque catégorie de lecteurs.
- Il redoute une crise sociale et existentielle, notamment une saturation ou une coupure d'Internet par les IA, et appelle les dirigeants européens à se préparer.
L'écrivain Hervé Le Tellier, lauréat du prix Goncourt 2020 pour « L'Anomalie », met en garde contre l'impact de l'intelligence artificielle sur la littérature et sur la société, dans un entretien publié le 22 octobre 2026. Interrogé sur l'affaire Thélyson Orélien — cet écrivain canadien évincé de la liste du prochain Goncourt pour des soupçons d'utilisation de l'IA, qui a nié avant d'être « lâché » par son éditeur canadien reconnaissant l'usage de l'IA à la suite d'une analyse externe —, il refuse de prendre position sur la polémique elle-même.« Je ne prends aucune position parce que je ne sais pas. C'est une histoire entre lui et lui. Je n'ai pas envie d'entrer dans cette discussion. Je trouve qu'il y a, dans certains aspects de la polémique, un côté un peu nauséabond », déclare-t-il. « Le fond de l'affaire, c'est de savoir si les auteurs sont encore des auteurs lorsqu'ils font appel à l'IA. »Sur ce point, sa réponse est nette : « Non. Je ne parle pas de la lecture ni de la réception, je parle juste de l'écriture. » Il décrit un processus de création « long, lent, ennuyeux pour rester poli. Mais qui exige des allers-retours, de la réflexion. Un auteur, ça peut passer des années à ne pas réussir à finir un livre. » Et d'avertir : « Si on veut absolument aller vite, on passe du niveau d'“auteur” à celui de “remetteur d'ouvrage dans un délai”. Ce n'est pas notre vocation, qui est d'écrire. Si l'auteur ne sait plus écrire, alors quelque chose ne va pas. »Il avait lu le livre de Thélyson Orélien bien avant la polémique, rappelle-t-il, alors qu'il présidait le jury du « Prix Maison Rouge » : « Il avait été sélectionné parmi vingt livres dans une première sélection. On ne l'avait pas retenu, et on était unanimes, pour des raisons purement littéraires. » Il évoque « beaucoup de clichés, des métaphores un peu alambiquées » et une « écriture créole » qui ne correspondait pas à l'idée qu'il s'en fait, tout en concédant que « la littérature » reste « toujours très subjective ».Pour Hervé Le Tellier, l'écriture « doit rester charnelle » : « il y a un geste, un doute. Cela ne peut à aucun moment être simplement choisir parmi plusieurs phrases proposées par une IA. Ce n'est même pas une question d'honnêteté vis-à-vis du lecteur mais vis-à-vis de soi. » Il cite Proust — « la lecture est une amitié » — pour conclure que « si la lecture est une amitié, c'est que l'écriture en est une aussi ».Il ne nie pourtant pas les capacités de l'IA : « Je n'ai aucun doute sur le fait qu'elle puisse concurrencer l'humain. Tous ceux qui ont dit le contraire pendant des années se sont trompés. » Selon lui, « tous ceux qui racontaient qu'il y avait quelque chose d'un peu démiurgique chez l'être humain, forcément plus beau, plus intelligent, plus créatif, tout cela est balayé par le réel. »Interrogé sur l'hypothèse de livres massivement signés par une IA, il répond : « Je ne pense pas, du moins pas sous cette forme. Personne n'a envie aujourd'hui de lire “le dernier livre de Claude 5.5”. En revanche, il y aura des millions de livres générés par ces IA, adaptés à chaque catégorie de lecteurs. Peut-être même des livres ou des films dont vous serez le héros, construits à partir de vos connexions avec vos amis sur les réseaux sociaux. Tout est possible, et cela nous arrive comme un train à pleine vitesse. »Il anticipe aussi des auteurs qui seraient en fait des IA, « avec quelqu'un pour les incarner », à la manière de Paul Pavlowitch incarnant Émile Ajar auprès de Romain Gary. « Pour les anciens romanciers, ceux qui ont déjà une histoire, une œuvre derrière eux, la question ne se pose pas de la même façon. Mais pour les nouveaux auteurs, une ère du soupçon va s'ouvrir. C'est triste pour eux. »Sur un éventuel label « 100 % humain » proposé par certains éditeurs, il se montre sceptique : « Je ne vois pas comment cela peut être possible. Il ne faut pas commencer à déléguer au lecteur le soin de savoir si c'est écrit par une IA. C'est le rôle de l'intermédiaire entre l'auteur et le lecteur, qui est l'éditeur, de valider le travail humain. » Il craint surtout « un triomphe désastreux de la culture du résultat : si les auteurs considèrent qu'écrire un livre, c'est le rendre dans les délais, quelle que soit la méthode, là on est morts. »Son inquiétude dépasse le seul monde littéraire. « Je pense qu'on va vers un drame qui n'a plus rien à voir avec la simple disparition de la littérature. Le danger est très au-delà : c'est une question à la fois sociale et existentielle. » Il évoque un scénario où, « si, dans deux ans, Internet est coupé ou saturé par les IA, ce qui est possible, la société s'effondre complètement. On ne peut quasiment plus rien faire sans Internet. On ne peut plus se parler, communiquer, commercer. Ni à Paris ni ailleurs. »Il juge les dirigeants insuffisamment préparés : « Au niveau européen, il faudrait déjà avoir un plan de survie, y compris sans Internet, se préparer à une crise majeure. Ce n'est absolument pas le cas. » Il appelle à « réactiver dès maintenant des réseaux citoyens, réalerter les politiques, obtenir des engagements, faire en sorte que l'IA devienne, au même titre que le climat, un des enjeux essentiels de la prochaine campagne présidentielle. Pour l'instant, je ne vois presque personne qui s'en occupe sérieusement. »












